L’air est frais. Le soleil fait son apparition. Il est temps d’aller courir.

Ce pourrait être un matin comme un autre, si les odeurs de cette campagne française ne me rappelaient pas brutalement que nous sommes rentrés. Chaque pays a son odeur, c’est probablement ce qui dépayse le plus quand on part à l’étranger. Se « sentir » ailleurs, c’est peut être avant tout ressentir cette alchimie de parfums propre à chaque lieu.

Notre aventure aura duré 19 mois exactement. Tout s’est accéléré par cette publication de l’Ambassade de France « COVID 19 : dernier vol de rapatriement pour le France. Départ le 21 avril 2020 de Christchurch ». Il a fallu se décider en 1 heure. Se confronter à notre entêtement depuis ce début de pandémie que l’on regardait d’un œil méprisant et lointain.  A quoi bon espérer quelques mois en Nouvelle Zélande, de wwoofing en wwoofing si c’est pour devoir de toute façon rentrer directement ? Les signaux dans le monde entier sont au rouge. C’est probablement la pire période de ces 50 dernières années pour espérer traverser le monde. Tous les voyageurs au long cours sont rentrés. Il est temps d’abandonner notre fierté. On laisse l’égo derrière nous et on remplit ce formulaire.

Nous partons 5 jours plus tard. Nous ne sommes pas prêts. Nous n’avions jamais imaginé rentrer en avion. Le vol durera 29 heures. 29 heures sans pouvoir sortir de l’avion. Un arrêt à Perth puis à Doha, uniquement pour faire le plein et changer de personnel. On s’endort mollement dans cette sorte de coma éveillé propre au long voyage. L’arrivée ne pouvait pas être réelle. D’ailleurs si on ne peut même pas embrasser la famille et les amis, les voir et les prendre dans nos bras, c’est qu’on n’est pas vraiment rentré. La fatigue, le décalage horaire, et l’absurdité de la situation nous plongent dans cet entre deux. Nous ne sommes plus en voyage mais nous ne sommes pas rentrés pour autant. Nous ne sommes nulle part.

Si on était rentré, on aurait organisé cette grosse fête. Celle que l’on a imaginé des centaines de fois sur nos vélos alors que nous avions besoin de nous accrocher à ce retour fantasmé pour continuer à avancer. Ce retour, c’était notre récompense, le retour des héros, les retrouvailles, les embrassades, les pleurs, les mots d’amour. Cette pression qui monte, mois après mois, qui se fait de plus en plus tenue à mesure que les paysages changent et que subtilement les odeurs de notre pays nous ramènent chez nous.

Ces 19 mois nous ont permis de découvrir de nouvelles limites.  J’ai découvert Kalima kilomètre après kilomètre. On s’est soutenu, on s’est agacé. Elle a pleuré, elle a râlé, elle a beaucoup ri aussi. A coups de pédales elle s’est accrochée jour après jour, avec cette lucidité que ce qui nous est offert ici se mérite. Kalima « déteste » le sport comme elle le dit souvent. Et pourtant, elle vient de parcourir avec moi plus de 20 000km dont 15 000km à vélo à travers des déserts, des forêts, des montagnes, des cols à 5000m, en étant très malade parfois, dans une température de cul (comme dirait notre ami du Québec) ou dans un froid glacial.

C’est le plus beau cadeau de ce voyage. Partir ensemble et rentrer ensemble. Je pense à ces voyageurs solitaires qui rentrent et se trouvent incompris, propulsés dans un monde dont ils ne maîtrisent plus les codes. J’ai la chance d’avoir Kalima, de pouvoir partager avec elle cette sensation étrange de ne pas être là. Je m’attends à me réveiller et à lui raconter cet étrange rêve. Elle est la preuve que tout ceci a existé.

Un voyage ce n’est pas une compilation de paysages grandioses. C’est une expérimentation. Expérimenter le monde qui nous entoure, les sensations, les rencontres. Nous avons souvent choisi d’éviter les lieux que nous ne pourrions pas vivre comme nous le souhaitions. Pas de Machu Picchu, ni de montagne aux 7 couleurs, ni de temples mayas au Yucatan. Peu importe ce qu’en disent les guides touristiques.

Le voyage à vélo nous confronte à nous-mêmes et nous pousse vers les autres par la même occasion. Fragiles sur les routes, dépendants parfois d’un abri pour la nuit, d’une voiture pour nous sortir d’un mauvais pas ou d’un peu d’eau ; nous ne pouvons pas voyager sans compter sur les rencontres que nous faisons. La solidarité que nous avons rencontrée a dépassé nos attentes. Nous ne sommes pas des aventuriers intrépides, inépuisables et sans peur. Pour avancer jour après jour, nous avons dû compter sur les encouragements constants des conducteurs, pouce en l’air, klaxon écrasé, discussion en chemin ou bière tendue depuis la voiture.  Nous avons eu la chance de pouvoir abandonner parfois la tente et nous ressourcer quelques jours chez des inconnus de passage qui sont devenus depuis nos amis. Beaucoup nous ont fait confiance sans même nous connaître. En aurions nous fait autant?

On ressort de ces 19 mois de voyage avec une dette énorme envers eux. On sait que peu d’entre eux nous rendront visite en France et que cette dette ne pourra être réglée qu’auprès d’autres personnes. A nous de rester suffisamment éveillés pour ne pas perdre de vue ce qui importe.

On a découvert aussi une communauté insoupçonnée, celle des voyageurs à vélo. Avec eux, on a très vite le sentiment d’appartenir à une même famille. Certains nous ont accompagnés des semaines entières (voire des mois avec Jean Pascal). Ils font partie intégrante de notre voyage.

Famille et amis nous ont rendu visite. Agathe et Julie ont même enfourché le vélo pour nous suivre dans nos aventures. A chaque fois nous attendions ces retrouvailles avec impatience. Un réconfort, parfois même une parenthèse dans le voyage à vélo.

A vous qui nous lisez, qui nous ont soutenus, suivis et encouragés jour après jour. Merci d’avoir rendu ce rêve possible.

On n’aurait jamais fait ce voyage tout seul.

Categories: Le voyage

7 Comments

Fabienne Vansteenkiste · 26 avril 2020 at 9 h 15 min

Superbe! Ce texte est le plus beau de tous ceux que vous avez écrits. Ce texte est peut-être le plus beau récit de voyage que j’aie jamais lu.
Merci pour tout !
Fabienne

Anne Dassonville · 26 avril 2020 at 9 h 39 min

Merci Sylvain. Merci Kalima. Merci de ce ressenti de retour bancal, de ce récit de déni qui donne une vraie réalité à votre arrivée sur le sol français. Gardez en tête que vous êtes des terriens, comme tout à chacun, habitants d’une belle planète que vous avez eu la chance de parcourir comme peu l’ont fait. Peuplée d’humains qui ont les mêmes envies et les mêmes besoins fondamentaux que nous : amour, sécurité, votre, manger… Que la gentillesse et la solidarité sont partout. Que c’est surtout ça qu’il faut faire pousser pour la planète reste belle. On vous aime et nous sommes contents, nous, que vous soyez rentrés intacts. Altérés certes par ce que vous avez vécu, mais intacts ! Bisou
Anne et François

Barahona · 26 avril 2020 at 10 h 41 min

Merci Sylvain pour ce beau texte, j’en ai réellement la larme à l’oeil… Et merci de m’avoir fait vivre un peu de ce grand et magnifique voyage par procuration. Je reste dans l’attente de vous rencontrer en chair et en os avec Kalima. Je vous embrasse bien fort et bon atterrissage, le temps commence à nous sembler bien long ici et on aimerait bien décoller un peu 🙂 A bientôt, Lucia.

Bernard · 26 avril 2020 at 12 h 12 min

C’est à la fin que tout le voyage prend son sens.
Le principal n’étant pas le but mais le chemin.
Encore Merci et Bravo pour tout ce que vous nous avez transmis.

Florence · 26 avril 2020 at 15 h 38 min

Merci de nous avoir fait rêver pour ce beau texte.
On attend la conférence de présentation du voyage 😉
Courage pour ce retour en période pas très funky

Claire Péraro · 27 avril 2020 at 12 h 50 min

Bonjour Sylvain, merci pour ce texte merveilleux. Merci mille fois. Les chemins d’une vie possible en humanité sont en nombre infini, le vôtre a été chercher les étoiles. Elles pétillent au creux de tes mots.

    Gauthier Leurent · 30 avril 2020 at 17 h 48 min

    Merci pour ce texte merveilleux que j’ai eu enfin le temps de lire en entier. c’est le plus beau de tous vos textes car vous parlez de vous et de ce que vous ressentez. On ressent votre peine même si on ne peut pas être à votre place, tout en étant à côté de vous. Ce texte c’est peut-être l’introduction de votre livre ?

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